Article paru dans Libération, édition du 15 et 16 septembre 2007.
Architecture-patrimoine : Chaillot œuvre à la réconciliation
La CAP, ouverte ce week-end en avant-première, rapproche passé et futur, qui s’affrontent souvent sur le terrain.
Personne n’a oublié les polémiques qu’ont suscité en 1977 l’irruption de la « raffinerie » Beaubourg de Piano et Rodgers en plein centre historique de
Paris (Georges Pompidou, UDR), ou la pyramide de verre de Ieoh Ming Pei en 1989 face au Louvre (François Mitterrand, PS). Chaque projet d’architecture contemporaine se confronte en France – via
les associations de défense des vieux cœurs de ville, néo-Front National ou vernaculaires Verts – à la conservation du passé, transformant nombre de rues en glacis muséifié. Alors, l’ouverture au
public ce week-end de la Cité de l’architecture et du patrimoine (CAP) au Palais Chaillot, qui entend célébrer le mariage entre passé et présent, peut apparaitre surprenante, tant vieilles peaux
de tuffeau et nouveaux épidermes en polycarbone se livrent des combats épiques sur le terrain, urbain ou rural.
Maquette. C’est dans les années 90 que cette volonté de donner cette double dimension, entre mémoire et projet, à un musée de l’architecture
parisien, est née, portée par François Barré, alors directeur de l’architecture pour le ministère de la Culture, puis par l’historien Jean-Louis Cohen, directeur de l’IFA (Institut français de
l’architecture). Une orientation validée par Catherine Trautmann, alors ministre de la Culture (PS). « Il fallait rompre avec cette césure entre des corporatismes qui séparent le vieux et le
vif, affirme encore aujourd’hui François Barré, il faut connaître l’architecture d’où l’on vient, pour savoir où l’on va. » Le nouveau directeur de l’IFA depuis 2005, le critique Francis
Rambert, a poursuivi ce projet en renforçant l’aspect contemporain. « Ce ne sera pas toujours facile de rapprocher passé et présent », convient aujourd’hui François de Mazières, le
président de cette nouvelle Cité. Ainsi sont réunis dans un même lieu le Musée des monuments français, l’école de Chaillot dédiée à la restauration et l’IFA tourné vers le contemporain. Pour
« s’ouvrir à tous les publics, grand et spécialisé ». L’idée, c’est que le visiteur qui sera d’abord subjugué par la spectaculaire galerie des moulages romans et gothiques, ait envie de
sauter neuf siècles en montant deux étages, pour découvrir, à la galerie moderne et contemporaine, la magnifique maquette du Centre culturel Tjibaou en Nouvelle-Calédonie, œuvre de Renzo Piano de
1998. Pari lancé, pari à tenir, pari pas joué.
Manufrance. En exposant des bâtiments très novateurs dans l’exposition la peau, entre texture et ossature, la Cité se retrouve, même
si elle présente ces projets lissés par de belles images, au cœur du débat entre mémoire et futur. Parmi les œuvres retenues, il faut savoir qu’à Béthune, ville de Jacques Mellick (PS), la
nouvelle Halle conçue par Francis Soler comme une lentille de verre, se cogne à un beffroi XIVe classé par l’UNESCO. D’où polémique. Qu’à Saint-Etienne, le Maire Michel Thiollières (UMP) a dû
résister pour imposer la Cité du design, complexe batiment modulable conçu par l’agence LIN, et greffé sur l’ancienne manufacture d’armes, Manufrance, conservée dans sa quasi-totalité. Mais
quatre bâtiments du site ont été détruits, c’était pour les patrimoniaux de la ville une vive offense.
Ces batailles ne recoupent évidemment pas la droite d’un côté ni la gauche de l’autre. A chaque fois, c’est la volonté politique d’un édile de transformer et
d’hybrider sa ville de beaux éclats contemporains, qui l’emportera.
Anne-Marie Fèvre