"Le drame du collège de Meaux : Du courage et un peu d'utopie pour éviter la crise" par Pierre Frackowiak
Comment des gosses peuvent-ils tuer un de leurs copains en présence des autres dans une cour de collège? Le drame est atroce, terrible, difficile à commenter, tellement insupportable que l'on a tendance, après le temps de la compassion et de la perplexité, à vouloir, consciemment ou non, tourner la page. Pour une majorité de parents, la colère reste cependant rentrée, avec l'angoisse à l'idée que cela pourrait arriver à ses enfants. Pour la majorité des éducateurs, au-delà des discours convenus sur l'insuffisance ou non des moyens, reste un certain sentiment de culpabilité, pénible, mais qu'un prochain évènement, une nouvelle catastrophe, un professeur agressé, feront oublier. Certes, il s'agissait d'un collège particulièrement difficile. Certes, la dégradation du climat avait été remarquée et signalée aux autorités avec une demande de moyens supplémentaires. Mais, est-on bien sûr que des moyens supplémentaires auraient suffi pour l'éviter? Est-on sûr qu'il ne s'agit que d'un accident isolé dont on s'empresse de minimiser l'importance en soulignant que la victime avait une malformation cardiaque?
Sait-on que dans des collèges ordinaires, non ZEP, non "ambition réussite", la violence et les incivilités se multiplient contrairement à ce qu'en disent les sondages et les enquêtes administratives dont la fiabilité est contestée? Sait-on qu'elles se banalisent avec un seuil de tolérance qui s'élève naturellement? Sait-on que les recensements d'incidents et d'accidents inscrits dans des formulaires ne peuvent en aucun cas traduire les émotions, les découragements, le malheur des uns et des autres, victimes et agresseurs?
Face au drame, les uns protestent contre l'insuffisance des moyens: postes de surveillants, d'assistants, de conseillers d'éducation, d'aides éducateurs, effectifs trop chargés, etc. Ils sont sans doute raison. Les autres démontrent que les moyens n'ont cessé de croître dans les établissements les plus difficiles. Ils n'ont pas tort.
Mais les problèmes demeurent. La situation continue de s'aggraver malgré tous les plans antiviolence successifs. Et les programmes politiques, même pour des échéances déterminantes comme les présidentielles, demeurent timorés, souvent de l'ordre de l'incantation ou de l'ordre du ravalement de façade alors qu'il faudrait de grandes réformes fondamentales, courageuses,
mobilisatrices, cohérentes, pour un nouveau projet de société si l'on ne veut vraiment pas que notre société se rapproche encore davantage de l'ultra libéralisme destructeur du vivre ensemble.
Trois priorités apparaissent avec une intensité aveuglante: l'exigence d'un projet de société lisible par tous les citoyens, un aménagement du territoire réellement démocratique, une réforme en profondeur du système éducatif.
Le drame de Meaux montre les germes d'une société de l'indifférence et de l'individualisme. Les gosses qui n'interviennent pas, qui ne courent pas pour aller chercher l'aide de l'adulte le plus proche sont prêts à se taire et à se détourner quand une personne sera agressée dans le métro ou dans la rue. Les gosses qui se battent avec une violence inouïe parfois déjà dans les cours des écoles maternelles imitent les images qui inondent les écrans de leurs jeux et de leurs téléviseurs. Si l'évolution des images ne semble pas pouvoir être maîtrisée, il faudra bien s'engager dans une réflexion sur les valeurs et sur de nouveaux rites sociaux et surtout sur les moyens à mettre en œuvre pour les construire et les transmettre en utilisant les médias
(on diffuse bien des spots sur la consommation ou la sécurité routière), l'école, le monde associatif, les services publics. Il faudra du temps, du courage, un peu d'utopie, une véritable mobilisation collective transcendant les alternances politiques pour enrayer la dégradation et construire un avenir meilleur.
Le drame de Meaux montre que le zonage qui a pu contribuer un temps à réduire les inégalités est désormais usé. On ajoute des dispositifs aux dispositifs, des instances aux structures, de l'administration partout, des évaluations et des dossiers, des moyens aux moyens, sans améliorer en profondeur la mixité sociale indispensable à l'épanouissement individuel des citoyens et à la qualité de la vie dans la cité. C'est que les dispositifs ne modifient pas en profondeur les pratiques en vigueur ni à l'interne des systèmes concernés ni à l'externe dans les relations entre les systèmes et leur environnement.
Ainsi si l'on défend, à juste titre dans l'état actuel des choses, le principe de la carte scolaire comme facteur de cohésion sociale, on sait bien que ce principe est trop souvent détourné par ceux qui le peuvent, aggravant du coup les risques d'exclusion et de ghettoïsation, et que la solution ne peut se trouver qu'en dehors du système scolaire, dans des politiques d'aménagement du territoire et de l'habitat audacieuses, portées par le collectivités territoriales et fortement aidées par l'Etat dans un plan à 10 ou 20 ans. Les quotas de logements sociaux même assortis de sanctions ne sauraient suffire. Dans l'immédiat, il ne peut pas être exclu de réduire l'inflation de dispositifs et d'administration de ces dispositifs (ZEP, CEL, Ambition réussite…), voire même de supprimer les ZEP, et d'envisager une
nouvelle politique de financement du fonctionnement des établissements scolaires, publics et privés, et sociaux, et une nouvelle politique d'affectation des moyens humains, en fonction de la moyenne des CSP, pour des durées supérieures à l'année scolaire (pour trois ans par exemple). Dans le même temps, une lutte contre les inégalités territoriales est urgente. Il est scandaleux que dans telle école dans telle commune, les élèves bénéficient de sorties scolaires, de spectacles, d'équipements sportifs, de sites informatiques et que, passée la frontière de la commune, parfois à quelques centaines de mètres, les élèves n'aient rien de tout cela ou presque rien. On peut s'interroger à ce propos sur la pertinence de l'échelon de la commune pour le fonctionnement des écoles. Les intercommunalités pourraient trouver là de nouvelles raisons d'être.
Le drame de Meaux montre que, faute d'avoir assuré sa mutation, qui avait été amorcée par la rénovation pédagogique des années 70 et marquée par la loi d'orientation de 1989 malheureusement abandonnée y compris par ses auteurs, le système éducatif n'est pas en situation de s'inscrire dans la perspective d'une nouvelle société. Elle ne peut pas aujourd'hui prendre en charge correctement ce que Jacques Delors dans un rapport à l'Unesco définissait comme les quatre piliers de l'école du futur: savoir apprendre, savoir faire, savoir être, savoir vivre ensemble. Le courage politique a manqué jusqu'alors pour s'engager à long terme. Si l'on te touche pas aux programmes, aux missions des enseignants, à la place de l'école et du collège dans la cité, si l'on se contente de ravaler, d'ajuster, de corriger, d'ajouter des évaluations, du soutien, de la remédiation, on se dirige inéluctablement vers de nouvelles déceptions et vers des crises. Pourquoi conserver à toutes fins les disciplines actuelles? Pourquoi pas de la philosophie, du droit, de l'écologie, du développement de l'intelligence dès l'école maternelle? Qui a décidé que la juxtaposition de disciplines actuelles était immuable? Une véritable réforme des programmes prendrait nécessairement en compte l'exigence de donner du sens aux savoirs scolaires, de rendre lisible leur articulation avec les savoirs sociaux, de garantir les transversalités. L'absence de ce sens est un des facteurs majeurs du désintérêt et de la démobilisation des élèves. Les professeurs de l'école fondamentale à construire, de 3 à 16 ans, ne peuvent plus être essentiellement des transmetteurs de savoirs. Ils devront devenir quels que soient leur discipline et leur niveau d'intervention, en même temps, des professeurs d'intelligence, de maîtrise de la langue et de citoyenneté, engagés dans un véritable projet d'établissement qui ne soit pas qu'un formulaire rangé dans un tiroir. Une telle évolution exigera une formation pédagogique nouvelle, à inventer et à mettre en œuvre sans tarder. Tant que l'on n'osera pas transcender les savoirs disciplinaires et les didactiques en se mobilisant sur la pédagogie, il sera vain d'espérer un renouveau. De même, il faudra enfin, absolument, intégrer les écoles et les collèges dans le tissu social en en faisant les lieux privilégiés, ouverts, de la société de la connaissance et du partage des savoirs, transformant par la même, fondamentalement, les rapports entre la famille et l'école.
Si le drame de Meaux pouvait développer les prises de conscience et stimuler les volontés collectives de construire un monde meilleur pour tous et une école à la hauteur des enjeux…
Paru dans Libération, le 26/12/06.
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