Les caricatures de Mahomet : enjeu pour les démocraties et opportunité pour les autocraties

Publié le par Daniel Boys

« L’affaire des caricatures » est bien plus complexe qu’il n’y parait de prime abord. Au-delà des passions irrationnelles, elle suscite deux questions importantes auxquelles je vous propose quelques éléments de réflexion.
 
Peut-on caricaturer Mahomet ?
 
Pour comprendre les réactions des musulmans, une rapide explication théologique s’impose. Dans la tradition islamique, les représentations des personnes et choses saintes sont interdites. Cette interdiction doit être mise en perspective avec les préceptes premiers des autres religions monothéistes dont, rappelons-le, l’islam est également issu (pour les musulmans, Abraham, Moïse et Jésus sont reconnus comme prophètes, l’ancien et le nouveau testament sont des textes saints). En effet, l’idolâtrie, dont l’illustration biblique est le « veau d’or », est perçu comme une menace pour la cohésion de la doctrine et pour l’unité de la communauté des fidèles. Dans son principe de base, l’interdiction de la représentation de Mahomet peut donc être considéré comme un prolongement ou un héritage des traditions monothéistes antérieures. Néanmoins, l’absence de clergé - qui s’explique par la relation directe entre Dieu et le croyant - conduit à des affrontements récurrents entre écoles de pensée. Ainsi, certaines branches minoritaires de l’Islam, tel le Chiisme Iranien, réfutent cet aniconisme non écrit mais progressivement établi.
 
De son coté, conformément aux droits de l’Homme, la démocratie reconnaît la liberté de pensée, de conscience et de religion. La religion est partie intégrante de la démocratie, lorsqu’elle ne cherche pas à s’y substituer. En d’autres termes, le fait religieux, dans toute sa diversité, est une force pour la démocratie tant qu’elle reste dans le cadre de la sphère privée. C’est de là que vient le concept de laïcité qui comprend, notamment, l’interdiction des signes religieux à l’école. La démocratie s’impose aux religions, comme elle s’impose aux partis politiques, comme elle s’impose aux gouvernants. Ainsi, au nom de la liberté d’expression, la presse a bien évidemment le droit de caricaturer qui ou quoi que ce soit.
 
Pour certains musulmans, la publication des caricatures de Mahomet démontre un manque de respect pour leurs convictions profondes. Pour certains chrétiens, l’affiche du film Amen de Costa Gavras constituait un blasphème. Ces réactions, que tout à chacun peut comprendre à défaut de partager, s’inscrivent dans la démocratie pluraliste tant que la liberté d’expression des uns ne vise pas à remettre en cause celle des autres. En effet, qu’est ce que la démocratie sinon l’égalité de traitement des convictions ? Un pays où la liberté des uns prime sur celle des autres, où la contradiction est impossible, s’appelle une dictature.
 
Fallait-il caricaturer Mahomet ?
 
Ici, se pose la question de l’opportunité. On ne peut utiliser un droit, aussi inaliénable soit-il, en total dépit des conséquences. Pour cela, il est nécessaire de nous remettre dans le contexte international.
 
Au Danemark, les tensions communautaires sont palpables : les difficultés d’intégration des minorités et la puissance de l’extrême droite en sont le terreau. D’ailleurs, bien avant la publication des caricatures il y a quatre mois, le journal Jyllands-Posten n’était pas totalement étranger au durcissement du climat politique du pays. Arrière pensé politique ? Sans doute. Le journal ne pouvait ignorer que la publication de ces caricatures, dont certaines d’un goût plus que douteux, contribuerait un peu plus à la dégradation de l’atmosphère politique.
 
Mais, au delà du contexte danois, aurions nous, sous prétexte de liberté d’expression, ouvert un peu plus la boite de pandore d’un conflit de civilisations ou de religions ?
 
La réponse est clairement non. Comme toute son histoire le démontre, l’Islam n’est pas intolérant par nature. Il le devient lorsqu’il est instrumentalisé, comme n’importe quelle autre religion. Ainsi, dans certains pays ou pour certains groupes armés, l’Islam est devenu un outil de légitimation du pouvoir comme l’était en son temps le christianisme pour les monarchies absolues de droit divin.  Il ne s’agit donc ni d’un conflit de civilisation ni d’un conflit religieux, mais d’un conflit éminemment politique et géostratégique. Qui peut croire  que les manifestations violentes au Moyen-Orient, 4 mois après la publication des caricatures, ont le moindre caractère spontané ? En réalité, cette affaire, en détournant les regards de ce qui est vraiment important, arrange bien les gouvernements d’Iran, de Syrie ou de Palestine, pour ne citer qu’eux. Pour le premier, la recherche nucléaire peut continuer plus sereinement. Pour le second, on ne parle plus de son rôle trouble au Liban. Pour le troisième, c’est l’occasion pour le Fatah de concurrencer le Hamas sur son propre terrain.
 
Curieux destin pour de simples dessins, ni franchement drôles ni réellement pertinents, qui sont devenus tout à la fois un enjeu démocratique et une belle opportunité pour certains gouvernements autocratiques.  
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Publié dans Archives 2005-2009

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