PREMIER TOUR : DES RESULTATS ALARMANTS
Ci-dessous une très bonne analyse de Pierre Frackowiak sur le premier tour de l'élection présidentielle :
On peut se réjouir, voire exprimer un soulagement, même si rien n’est joué, à la lecture des résultats du premier tour des élections présidentielles. On peut même, dans quelques communes, faire du triomphalisme dans la course au meilleur résultat pour la gauche. On ne pourra jamais dissimuler le fait que le Front National arrive en seconde position dans l’ensemble du département du Pas-de-Calais, confirmant une tendance amorcée depuis plusieurs années.
La réaction légitime est de combattre le Front National et les idées qu’il porte. Il est vrai que l’urgence est d’abord de lutter pour que la gauche parvienne au pouvoir au deuxième tour et obtienne une majorité confortable aux élections législatives. Sans entrer dans le jeu des politiques politiciennes ou des partis pris sectaires dans un mouvement qui se veut libre et indépendant, qui prône la laïcité et la démocratie – c’est-à-dire le respect des opinions de tous les citoyens sans exclusive-, il faut admettre que le pouvoir en place s’est engagé avec détermination dans des actions qu’il ne nous est pas possible d’accepter : la destruction de l’école publique, la disparition des services publics, les menaces sur les acquis sociaux, le mépris arrogant pour les corps intermédiaires (syndicats, associations, mouvements), le choix délibéré d’une idéologie ultra libérale autoritaire contraire à notre histoire, reniant par exemple la philosophie du conseil national de la résistance. Nous devons donc nous mobiliser pour faire gagner la gauche, puis exercer les pressions nécessaires pour que, malgré les difficultés budgétaires prévisibles, des politiques résolument progressistes soient mies en œuvre dans tous les domaines, notamment dans le domaine de l’école, où les frilosités du passé voire des conservatismes de gauche ont créé de lourds préjudices, et dans le domaine de l’éducation populaire.
Au-delà, même en cas de victoire du progrès contre le conservatisme, il s’agira cette fois de ne pas se limiter à des lamentations le temps des élections et d’engager quelques combats contre les idées portées par l’extrémisme de droite. Les lamentations soulagent, les combats ponctuels donnent bonne conscience, mais cela ne suffira pas pour endiguer une lame de fond qui s’amplifie notamment dans le bassin minier du Pas-de-Calais, terre historique de gauche où la droite classique n’ose même pas envoyer de candidats importants et où le Front National atteint des scores alarmants.
Les actions anti FN, les semaines de la fraternité, les contre manifestations, les communiqués dénonçant les dangers de l’idéologie frontiste sont indispensables, même si la mobilisation reste désespérément faible, ne pourront qu’attirer provisoirement l’attention, recevoir quelques réactions de sympathie, sans pour autant grignoter la résignation et s’inscrire dans le long terme.
L’action idéologique ne peut se concevoir que sur le long terme et sur le fondamental. Il ne s’agit plus seulement de lutter contre les symptômes, il faut lutter contre les causes de la maladie, véritable cancer pour la société.
Et cette lutte civique, démocratique, humaniste, ne peut se réduire à des positions « contre ». Elle exige une réflexion approfondie sur l’état de notre société, sur les conditions d’exercice de la citoyenneté et de la construction de la citoyenneté et des valeurs, sur les pratiques politiques des partis de gauche et de leurs élus, sur la place de ‘éducation populaire, sur l’existence du pari de l’intelligence collective.
Et, il faut bien reconnaître honnêtement que le chantier est immense, que, plus le temps passe, plus la tâche est rude et qu’elle manque de bras…
Trois domaines me semblent à privilégier d’urgence : le renouvellement des pratiques politiques, la réforme du système éducatif, la relance de l’éducation populaire.
Les pratiques politiques sont une des causes majeures de rejet. Elles sont dissimulées par l’écran des résultats aux élections locales, encore faudrait-il analyser les causes réelles de l’abstention dont il est impossible de se satisfaire. Garder le pouvoir est devenu un enjeu essentiel. Le prix à payer est fort. Déclin de la démocratie participative malgré les comités de quartiers ou les comités citoyens, trop souvent tribunes pour les élus plus que lieux de vrais débats, cumul des mandats comme s’il l’intelligence et le talent étaient exceptionnels, apanages d’hommes, plus rarement de femmes, d’exception, comportements autocratiques, aristocratiques, même chez des enfants du peuple que le pouvoir et l’argent ont détourné de leurs racines, disparition du rôle d’éducation politique des partis exclusivement ou presque mobilisés par la propagande. A voir par exemple, le nombre de sections politiques locales et même de fédérations qui programment des débats sur l’école ou sur la démocratie ! Le terreau pour le FN est là. Il faut évidemment un peu de courage pour seulement le dire… Mais si un mouvement comme le nôtre ne le dit pas, qui va le dire ? La charte de la Ligue « Faire société » consacre un chapitre à cette question fondamentale.
La refondation du système éducatif est une urgence. Elle ne se limite pas à la restauration de moyens quantitatifs. La réduction qui ne pourra être que légère (quelques élèves par classe), même si elle est symbolique et indispensable, ne changera pas grand-chose et ne résoudra pas les problèmes fondamentaux. Il faudra avoir le courage de poser le problème des finalités et des programmes. Les finalités, la transmission des valeurs, la construction de compétences de citoyen, l’apprendre à être et à vivre ensemble, ont été occultés au fil du temps au profit du totalitarisme des contenus disciplinaires cloisonnés, parfois obsolètes, dont les élèves ne comprennent pas le sens et sont incapables de les mettre en relation avec les savoirs extérieurs à l’école, avec l’observation du milieu et de l’environnement. Comprendre le monde qui les entoure, développer l’intelligence et le sens des responsabilités… Qui le fait, quand, comment ? Personne ne sait ; Comme la pédagogie a été complètement déniée, comme l’évaluationnite aigue et le stupide pilotage par les résultats importé du monde de l’entreprise et de la finance, la situation s’est dramatiquement dégradée, sans émouvoir, il faut bien le dire, la majorité des élites politiques. Le projet éducatif de la Ligue propose des solutions… Il suffirait de les prendre sans vouloir réinventer l’eau tiède à chaque échéance.
La relance de l’éducation populaire peut être déterminante si on lui donne les moyens. Elle a été étouffée en partie à cause des lois de décentralisation. Et oui, curieusement, des lois importantes, positives, dont l’un des buts était de rapprocher les citoyens des lieux de décision ont eu des dégâts collatéraux terribles. La création et le développement de services ayant tous les pouvoirs et l’argent ont fait disparaître les associations qui elles-mêmes ont succombé au mouvement et sont devenues des sociétés de services, oubliant parfois complètement leurs missions, basculant même parfois dans le secteur marchant. Une analyse sérieuse de ce que sont devenues les amicales laïques en 30 ans donnerait des résultats effarants. Or la nation, la société, la démocratie ont besoin de corps intermédiaires, de lieux de diffusion et de débat, de création, de réseaux. Respect des savoirs et des compétences des gens du peuple, mobilisation de l’intelligence collective, aide à l’innovation sociale… La ligue a des réponses : par exemple, la transformation des établissements scolaires en maisons des savoirs et de l’éducation tout au long de la vie, portant des idées d’ouverture, d’échanges, d’intergénérationnel, d’accès aux technologies nouvelles.
NB Cette tribune est une prise de position personnelle à débattre. Elle n’engage pas la Ligue de l’Enseignement du Pas-de-Calais qui n’a pas eu le temps encore d’en discuter.